Des générations dépakine… L’oiseau de mauvais augure.
Elle pourrait être ma grand-mère. Nous nous croisons souvent, et discutons souvent ensemble. C’est une dame charmante, drôle, vive, gaie.
Mais la dernière fois que nous nous sommes rencontrées, elle m’a paru grave, sérieuse et même, un peu triste. Elle voulait me voir pour me parler de Ce n’était pas le hasard, voulant absolument se le procurer.
Je sens comme une urgence. Je lui propose donc de lui en apporter un. Elle s’empresse d’accepter. Elle finit par m’expliquer : cela fait plus de soixante ans qu’elle prend de la dépakine. On lui en a prescrit avant même que le traitement soit sur le marché. On lui en a donné à l’hôpital et elle n’a jamais arrêté d’en prendre.
On lui a parlé de mon livre, on lui a conseillé de le lire. La molécule est tératogène et la dame est grand-mère. Elle comprend qu’elle doit absolument en parler à ses enfants, ses petits-enfants. Ils doivent savoir. Nous parlons, nous comparons nos vies. Pas mal de points communs, notamment des fausses-couches, plusieurs.
Par chance, ses enfants ne sont pas directement impactés. Mais l’enjeu est important. En partant, elle me remercie d’avoir écrit ce livre. Je la sens anxieuse, à juste titre. par pour elle, forcément. Je lui dis qu’elle n’y est pour rien, que nous n’y sommes pour rien. Il n’en reste pas moins que la prise de conscience est douloureuse. Ce nouvel éclairage sur sa vie en accentue les souffrances, les cicatrices, les chagrins. Tout prend sens.
En la quittant, en la laissant si seule avec ses souvenirs et ces chagrins qui prennent du sens, je m’en veux un peu. je me fais l’effet, une fois encore, d’être un oiseau de mauvais augure. Et en même temps, je me sens fière de moi. Ce ricochet aura peut-être évité des drames.
